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Alin louis hall 4Le nœud constricteur des puissances de la traite euro-chrétienne

Par Alin Louis Hall --- Les relations entre les États-Unis d’Amérique et Saint-Domingue, devenue Haïti à partir du 1er janvier 1804, s’inscrivent dans une longue tradition de suspicions, de méfiances, de fourberies et de racisme. Elles se sont surtout forgées dans le pragmatisme froid et cynique des alliances géostratégiques et conjoncturelles. Il importe de remonter à leur genèse pour comprendre que la position américaine vis-à-vis de Saint-Domingue ne branle pas, même après 1804. Si, de 1795 à 1800, le secrétaire d’État américain Thomas Pickering appuie la politique autonomiste de Toussaint Louverture, c’est parce que les Américains sont convaincus que Saint-Domingue dirigé par ce dernier est moins dangereux. Ils redoutent Saint-Domingue autonome et se détachant progressivement de la métropole. Ce raisonnement trouva écho même auprès d’un Thomas Pinckney, représentant de la Caroline du Sud raciste et esclavagiste[1].

 Pour parler comme Charles de Gaulle, « les États n’ont pas d’amis. Ils n’ont que des intérêts. » Le support américain à Louverture s’inscrivit dans cette logique. En 1799, au cours de la guerre du Sud, non seulement les Américains ravitaillent les troupes de Toussaint dans le Sud, leurs navires dont le General Greene organisent le blocus des ports du Sud pour empêcher le réapprovisionnement de l’armée de Rigaud[2]. Pris en tenaille par Dessalines et Christophe, Rigaud tente de faire venir du renfort et des provisions des Cayes, en utilisant deux navires. Mais, l’USS Experiment en coule un et capture l’autre le 4 Février 1800. Sans désemparer, la marine américaine pilonne les positions fortes de Rigaud tant et si bien que la ville stratégique de Jacmel défendue par Pétion capitule quelque jours plus tard[3] et consacre pour Toussaint une victoire éclatante tant sur les plans militaire que diplomatique. Un clin d’œil ici au professeur Leslie Manigat qui a campé Louverture comme un équilibriste sachant comment tirer son épingle du jeu en jouant sur les contradictions du contexte international.

Evidemment, l’important est de comprendre que la prospérité des États-Unis et de la Jamaïque anglaise à l’époque dépend encore de l’esclavage. Aussi, le pragmatisme anglo-saxon les porte-il à apaiser conjoncturellement l’empire Français esclavagiste aux dépens des idéaux républicains et abolitionistes de Rigaud. Il est bon de revenir sur l’abolition de l’esclavage opéré en trois temps. D’abord dans le Nord, puis dans l’Ouest et, enfin, dans le Sud maintenu hors de la domination britannique par Rigaud pendant que Louverture était au service de l’Espagne royaliste et esclavagiste. Pour son indéfectible attachement au Directoire, Sonthonax et Polvérel, embarquant pour la Métropole le 14 juin 1794 remettent à Rigaud le décret d'abolition de l'esclavage pour le Sud. On retrouve ainsi Jean-Baptiste Perrier (Goman) et Faustin Elie Soulouque parmi les premiers sept cents esclavagisés libérés par André Rigaud dans la Plaine-du-Fond des Cayes.

Revenons dans la rade de Jacmel où les masques tombent. Toussaint Louverture et son état-major rendent visite à bord du General Greene pour remercier le capitaine Perry et son artillerie lourde[4] sans laquelle cette campagne n’aurait pas eu ce premier grand succès. Cependant, tout va changer avec la victoire de Jefferson aux présidentielles américaines. Un sérieux revers pour Louverture désormais combattu par le nouveau président. Alors qu’il est vice-président de Georges Washington, Jefferson écrit le 28 août 1797 à un de ses amis, George Tucker, que les révoltes à Saint-Domingue étaient un « Murmura, venturos nautis prodentia ventos » (un murmure semblable au souffle naissant d’un vent)[5]. En invoquant Virgile dans l’Énéide, Thomas Jefferson prend déjà une sérieuse longueur d’avance. Pour Jefferson, Saint-Domingue constitue le mauvais précédent avec un chef noir et des idées concrètes pour l’émancipation de sa race. Sans détour, il continua avec limpidité :

« If something is not done soon, and soon done, we shall be the murderers of our own children » (si quelque chose n’est pas réalisé vite, et très vite, nous serons les assassins de nos propres enfants) » [6].  

Il n’est pas superflu de rappeler à ce stade que sous l’influence de Jefferson, Georges Washington libère ses Africains. Paradoxalement, c’est ce même Jefferson qui ne démord, sa vie durant, et demeure un esclavagiste invétéré. Sa correspondance à Aaron Burr en 1799 ne prête à aucune équivoque sur la question. Dans cette lettre, il y décrit Toussaint Louverture et ses partisans comme « les cannibales de la terrible république ». Il recommande de les affamer par un embargo sur les vivres et de ne surtout pas les armer. Motivé par ses intérêts matériels, celui qui a écrit dans la Constitution américaine que tous les hommes naissent égaux fait comprendre à Louis André Pichon, ambassadeur français aux États-Unis en 1801, que la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne doivent ensemble contenir l’insurrection de Saint-Domingue et ont pour devoir de « confiner cette peste dans son île »[7].  Comme l’explique Robin Blackburn[8], la peste à laquelle il se réfère est l’alliance entre Européens et Africains pour aider ces derniers à s’émanciper en leur fournissant armes et munitions. Cependant, Jefferson va vite déchanter lorsqu’il apprend les vraies ambitions de Napoléon et son projet d’expansion de son empire.

Selon le baron de Méneval, l’Angleterre n’a cessé de convoiter ce territoire limitrophe à sa plus grande colonie.

« La Louisiane, qui appartenait autrefois à la France, avait été cédée à l’Espagne en vertu d’un article secret du traité de 1763, au grand déplaisir des indigènes et aussi avec regret par le cabinet de Versailles qui entretint longtemps des intelligences dans ce pays demeuré français, puis finit par l’oublier[9]. »

Comme nous le verrons plus loin, la liquidation de la Louisiane représentant actuellement les treize états du Midwest (Arkansas, Colorado, Iowa, Kansas, Louisiana, Minnesota, Missouri, Montana, Nebraska, North Dakota, Oklahoma, South Dakota, and Wyoming) renforçe par la suite la détermination des Américains à atteindre l’Océan Pacifique. Du côté français, le désir d’expansion de son empire alimentait l’idée de rétrocession de ce territoire chez le Premier Consul. Alors, Jefferson jugea que Napoléon qui, reprit effectivement possession de la Louisiane avec le Traité de San Ildefonso[10] en 1800, serait un voisin trop encombrant. Pendant ce temps, la prospérité revenait graduellement à Saint-Domingue grâce au « caporalisme agraire » louverturien.

Toutefois, il importe de s’attarder sur les problèmes de communications avec la métropole qui ont porté le gouverneur Lavaux à s’approvisionner sur le marché américain. Malgré le retour à la normale, Louverture a l’outrecuidance de maintenir ouvertement les relations commerciales avec les États - Unis d’Amérique, au détriment de la métropole. Entre temps, anticipant la rupture de la paix d’Amiens, Napoléon juge avec raison que les forces navales françaises ne peuvent en même temps protéger les colonies contre les attaques de la marine royale anglaise sans laisser la Louisiane vulnérable[11]. Il remet alors en question son grand dessein pour l'Amérique. Il s'agit pour lui, profitant de la paix d'Amiens qui permet la libre circulation de la flotte française dans l'Atlantique, de développer la Louisiane, cet immense territoire qui s'étend sur la rive droite du Mississippi et qui revient de droit à la France depuis la signature secrète du traité de San Ildefonso en 1800. Pour cela, il lui faut une base d'opérations sûre. La colonie de Saint-Domingue est tout indiquée.

À partir de cette tête de pont de la France dans le Nouveau-Monde, il pense alors pouvoir reprendre pied en douceur à La Nouvelle-Orléans sans brusquer le jeune État américain qui risque de voir son expansion vers l'Ouest définitivement circonscrite au Mississippi. La guerre de basse intensité entre les ambitions continentales des États-Unis et le projet d’expansion de l’Empire napoléonien ouvre une fenêtre au projet louverturien. Pour les besoins de sa cause, le futur « gouverneur général à vie » en profite pour s’allier le monde anglo-américain en se présentant comme le garant du mode de production esclavagiste plutôt qu’un André Rigaud attaché aux idéaux républicains de la révolution française. Seulement voilà qu’, après la première infraction au système de l’exclusif, Louverture en commet une deuxième vers la même époque. À l’insu de Napoléon, il occupe la partie orientale de l’ile et y proclame l'abolition de l'esclavage au nom de la République française. Comme si cela ne suffit pas, à la tête de la plus grande armée du continent, au lieu d’obtempérer à l’injonction de marcher sur la Louisiane, il se fourvoie complètement en décidant plutôt d’envoyer sa Constitution en France pour qu’elle soit ratifiée. On s’explique ainsi notre besoin insatiable de validation s’abreuvant à la source de la subalternité. Mais, ce n’est pas notre souci ici.

En réaction, Napoléon dépêche alors à Saint-Domingue la fameuse expédition punitive de Leclerc. Pendant ce temps, l’astucieux Jefferson manipule Napoléon et affame Louverture. D’une grande culture, Jefferson sait que, depuis les temps immémoriaux, les marins déchargent également les idées subversives à travers les journaux et répandent les nouvelles. Aussi, faut-il planifier une opération chirurgicale pour contenir la gangrène à Saint-Domingue afin qu’elle n’atteigne pas le continent. Dans l’entendement de Jefferson, sa stratégie doit avoir deux volets.

1.Combattre à Saint-Domingue les principes féconds de l’autodétermination. En ce sens, Leslie Péan est éloquent:

« À l’époque, avec 900 000 esclaves Noirs sur une population totale de 5.3 millions, les États-Unis ne veulent pas que les idées de liberté-égalité-fraternité soient propagées sur leur territoire[12]. »

 2.Isoler Saint-Domingue. Comme le rapporte Rayford Logan, Jefferson écarte toute ambiguïté en:

 « Après le général Toussaint, un autre gouvernement despotique sera nécessaire. Pourquoi les trois gouvernements ne s’unissent-ils pas pour confiner la peste dans l’île ? Pourvu que l’on ne permette pas aux Noirs d’avoir une marine, nous pouvons leur permettre sans danger d’exister et nous pouvons de surcroit continuer d’avoir avec eux des relations commerciales lucratives[13]. »

On comprend mieux dès lors le développement des relations étroites avec les commerçants américains engendrées par les exigences et contraintes de la guerre de l’indépendance. À ce sujet, Dessalines adresse une lettre à Jefferson le 23 juin 1803 dans laquelle il écrit :

« Le commerce avec les États-Unis, Monsieur le Président, présente aux immenses récoltes que nous avons en dépôt et à celles, plus riantes, qui se présentent cette année un débouché que nous réclamons des armateurs de votre Nation[14]. »

Pourtant, Dessalines n’est pas censé ignorer que Jefferson a récemment étranglé Louverture qui ne disposait ni d’une flotte de guerre ni d’une marine marchande. Ce que Benoit Joachim confirme en écrivant que « ce sont les navires battant pavillon des pays de la troïka et du Danemark qui ont toujours assuré l’intégralité du commerce maritime d’Haïti »[15].  Un état de fait qui porte un Tim Matthewson[16] à écrire que l’indépendance d’Haïti n’aurait pas été possible sans l’aide de John Adams à Louverture en 1799. Il ne s’agit pas ici de minimiser l’apport des marchands américains qui ravitaillent en armes et munitions les insurgés de Saint-Domingue contre les denrées et produits agricoles. Mais, la vaillance, le courage et la détermination de « vivre libre ou mourir » de ceux qui « riaient de la mort » comme le dit le général Leclerc, sont tout aussi significatifs.

Au cœur de sa stratégie, Jefferson agite l’idée d’un pays continental sans la proximité de puissances européennes. Aussi, a-t-il autorisé les marchands américains à vendre des armes à Toussaint Louverture pour combattre les Français. L’articulation de cette idée se concrétise d’une part par la sourde oreille aux appels désespérés de Rochambeau et, d’autre part, par l’acquisition de la Louisiane[17] triplant ainsi la superficie du territoire des États-Unis d’Amérique. Dans une lettre à l’ambassadeur français Louis André Pichon, représentant diplomatique français aux États-Unis d’Amérique, Rochambeau explique que ce serait la fin de l’expédition Leclerc, s’il ne reçoit pas un million de francs par mois afin d’acheter des armes et des munitions. Sans état d’âme, les Américains ignorent celui qui est à l’origine de leur victoire décisive à Yorktown en aout 1781. Dans l’entendement de Jefferson, l’affaiblissement de la France passe par la perte de sa colonie. Le 23 août 1803, le président Jefferson et les banquiers américains refusent de financer les efforts de guerre de Rochambeau. On connait la suite.

En effet, la France est obligée de vendre le vaste territoire de la Louisiane aux États-Unis le 20 décembre en 1803[18]. Toutefois, on s’imagine un monde atlantique pantois à la nouvelle de la défaite de Napoléon à Vertières le 18 novembre 1803. Après la proclamation de l’indépendance aux Gonaïves le 1er janvier 1804, il faut aussi s’assurer que les idées d’émancipation n’atteignent pas les rives américaines. Alors, le président Jefferson va tout mettre en œuvre pour rendre Haïti infréquentable à commencer par limiter son accès au commerce maritime. Dans le monde jeffersonien, une Haïti disposant de ses propres moyens de navigation constitue une menace à l’ordre mondial esclavagiste. Les espérances des enfants créoles et bossales de la révolution haïtienne vont vite confronter une toute autre réalité. Dès le 19 mars 1804, Jefferson demande au ministre anglais Anthony Merry de s’assurer qu’Haïti ne soit jamais en mesure de posséder une flotte marchande[19]. Et, comme nous allons le voir, la coalition internationale va trouver encore d’autres justifications et alibis pour contenir tout débordement de la révolution haïtienne.

Pour dire les choses autrement, les commanditaires de l’ordre plantationnaire n’ont jamais pardonné à Haïti d’avoir été sans nul doute une source d’inspiration du mouvement d’affranchissement et de solidarité entre les peuples des Amériques. Après l’échec de la tentative de Francisco Miranda, la guerre de libération de l’Amérique du Sud va recommencer avec Simon Bolivar. Ce dernier, après avoir servi dans l’Armée de Miranda, ne laisse aucune ambiguïté ni sur sa destination ni sur les motifs de son voyage en Haïti. Dans une fameuse lettre à Alexandre Pétion datée 19 décembre 1815 de Kingston, il écrit :

« Les circonstances, Monsieur le Président, m'obligent, malheureusement pour moi, à me diriger vers l'asile de tous les républicains de cette partie du monde … il me faudra faire escale dans celui de Votre Excellence… j'irai me présenter à elle aussitôt arrivé aux Cayes où quelques-uns de mes amis attendent pour discuter avec moi des événements concernant l'Amérique du Sud… J'ai le ferme espoir, Monsieur le Président, que notre affinité de sentiments pour la défense des droits de notre patrie commune me fera bénéficier de la part de Votre Excellence des effets de son inépuisable bienveillance comme à tous ceux qui jamais ne se sont adressés à elle en vain[20]… »

Le 28 décembre 1815, Bolivar débarque dans la ville des Cayes qui héberge, pendant trois mois, les patriotes du Venezuela et de la Nouvelle Grenade. En 1815, une ville entière pose déjà les premiers jalons de la régionalisation[21]. Par le truchement de la ville des Cayes, les interventions du Président Alexandre Pétion en l'année 1816 en faveur du général Simon Bolivar représentent l’heureux précédent qui engendre la doctrine bolivarienne. Haïti reste, par-là, le pays ayant initié les premiers développements de la coopération altermondialiste. En ce qui a trait aux origines du bolivarisme, la ville des Cayes a une tonalité historique particulière pour avoir été le théâtre du déroulement des préparatifs de la première expédition militaire du général Bolivar. Sous ce registre, elle joue un rôle de premier plan dans le destin du mouvement bolivarien relatif à la question d'émancipation des peuples d'Amérique centrale et du Sud[22].

Le 10 avril 1816, huit navires laissent la rade des Cayes. Parmi les deux cent soixante-douze membres de l’expédition, dont cent soixante-onze Vénézuéliens, dix-neuf Cayens prennent part à l’expédition. Comme le rapporte Beaubrun Ardouin, le général Marion livre à Bolivar « quatre mille fusils, quinze mille livres de poudre, autant de plomb, de pierres à fusil, une presse à imprimer et des provisions pour les hommes formant son expédition[23]. » D’après le colonel Ducoudray Holstein de l’état-major de Bolivar, la ville des Cayes contribue trois bateaux à l’expédition[24].Ainsi, par le jeu des circonstances historico-politiques, la ville des Cayes fait naitre le bolivarisme et le porte ensuite sur les fonts baptismaux.

L'histoire retient que le Bolivarisme est parti d'une réunion entre le général Bolivar et les membres de l'état-major de l'Armée expéditionnaire, tenue dans la maison de Jeanne Bouvil située, jusqu'à présent, au No 80 de la rue Simon Bolivar de la ville des Cayes. De cette rencontre est sortie, après un large consensus, l'intronisation du général Bolivar comme commandant en chef de l'Armée des insurgés. Dès lors, l'unité de commandement attribué au général Bolivar lui permet d'avoir la marge de manœuvre suffisante pour asseoir son autorité, faire passer ses vues stratégiques, militaires et politiques, sa vision de la lutte, sa philosophie de la révolution et ses conceptions de la structure politico-institutionnelle des futurs États libérés. Donc la mise en forme définitive de la doctrine, en l'occurrence le Bolivarisme, qui porte son nom[25].

Ce rappel permet bien de faire la lumière sur ce point d'histoire, à l’actif évidemment de la ville des Cayes lui conférant une légitimité incontestable. Cette contribution désintéressée à l’entreprise bolivarienne représente l’une des meilleures références à l’humanisme intégral. En rédigeant l’acte fondateur de la coopération des peuples de l’Amérique, la ville des Cayes a ainsi posé les premiers jalons du droit international humanitaire. Par conséquent, elle a rédigé le préambule de la Convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés[26]. La contribution haïtienne au panaméricanisme ne se limite uniquement au volet sud-américain. En 1816, Pétion entoure le général Francisco Xavier Mina de toutes sortes d’égard et l’aide autant que les circonstances le lui permettent à aller tenter une expérience similaire au Mexique.

Malheureusement, au lendemain du 1er janvier 1804, le spectre du retour imminent des Français influence les Haïtiens à profiter du système existant le plus vite que possible sans se préoccuper du lendemain. Ainsi s’installe dans la psyché de nos ancêtres la notion du « deux jours à vivre ». L’érection du système défensif national est un puissant indicateur du degré de préoccupation et du niveau de l’angoisse. L’isolement d’Haïti par une coalition réactionnaire emmenée par les États-Unis, la France, l’Espagne et l’Angleterre légitime davantage ce souci majeur des Pères Fondateurs. Dès la naissance, les puissances esclavagistes ceinturent l’insolence haïtienne. Sous l’emprise de ce nœud constricteur, on peut se faire une idée de l’état d’esprit de nos aïeux qui essaient de dénouer le cordon sanitaire.

Dans cette perspective, un émissaire haïtien, Desrivières Chanlatte, arrive à Bogota en juin 1824. L’objectif de sa mission est de proposer une alliance de commerce et de défense entre les deux pays. Le chancelier vénézuélien Pedro Gual fait la sourde oreille [27] en dépit de l’aide fournie par Haïti à Simon Bolivar. La même année, ce n’est pas avec Haïti que la Colombie signe son premier traité commercial mais plutôt avec les États-Unis à Bogotá le 3 octobre[28]. Cédant aux pressions américaines, les nations latino-américaines évitent Haïti comme la peste. Le même Bolivar qui séjourne pendant trois mois dans la ville des Cayes d’où part sa première expédition refuse d’inviter Haïti à la conférence de Panama du 22 juin au 15 juillet 1826.

Sur la base de tous ces éléments confirmant l’indéfectible attachement d’Haïti à sa mission historique, on comprend mieux la politique isolationniste des puissances de l’époque. Dans les années 1820, le sénateur de la Caroline du Sud, Robert V. Hayne, exprime clairement la position des États-Unis en déclarant : « Notre politique à l'égard de Haïti est claire. Nous ne pouvons jamais reconnaître son indépendance[29]». Les Américains sont clairement conscients que la reconnaissance de l'indépendance d'Haïti mettrait en doute l'esclavage, le fondement de l'économie et de la prospérité du Sud des Etats-Unis. Alors, l’embargo permet aux marchands américains de dicter les termes de l'échange.

Naturellement, les milieux conservateurs deviennent la caisse de résonnance des idées esclavagistes de Thomas Jefferson et d'autres propriétaires d'esclaves racistes. Ils empêchent les États-Unis de reconnaître Haïti pendant soixante ans. Les esclavagistes américains avancent l’argument raciste que le déclin économique dévastateur d'Haïti illustrerait de fort belle manière que les Afro-descendants ne peuvent s’autogouverner. Mais, tout cela a pour but de concrétiser le plan du chancelier français Talleyrand qui assimile Haïti à « l’existence d’une peuplade nègre armée et occupant les lieux qu’elle a souillés par les actes les plus criminels est un spectacle horrible pour toutes les nations blanches[30]... » Ce raisonnement fallacieux malheureusement intériorisé par beaucoup d’Haïtiens renvoie à la pédagogie de la haine de soi du formatage colonial.



[1] A Century of Lawmaking for a New Nation: U.S. Congressional Documents and Debates, 1774 – 1875, Annals of Congress, House of Representatives, 5th Congress, 3rd Session, p. 2740-2792.

[2] Alexander Hamilton, The Papers of Alexander Hamilton, Volume 25, Columbia University Press, 1977, p.80

[3] David Skaggs, Oliver Hazard Perry: Honor, Courage, and Patriotism in the Early U.S. Navy, Naval Institute Press, Jul 31, 2013

[4] Ibid.

[5] Thomas Jefferson, The Works of Thomas Jefferson, vol. 8 (Correspondence 1793-1798) [1905], Editor Paul Leicester Ford, Federal Edition, New York and London, 1905.

[6] Ibid.

[7] « to confine its disease to its island », Laurent Dubois, The avengers of the new world, Harvard University Press, 2005, p. 225.

[8] Robin Blackburn, « Haiti: slavery and the age of democratic revolution », William and Mary Quarterly, volume LXIII, number 4, october 2006

[9] Claude-Francois Méneval (baron de), Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier depuis 1802 ..., Volume 1, E. Dentu, 1894, pp.232-233

[10] Le traité de San Ildefonso de 1800 fut un traité secret, signé le 1er octobre 1800, par lequel le royaume d'Espagne cèda la Louisiane à la France.

[11] Ibid.

[12] Leslie Péan, « De Vertières à ce jour en passant par le Pont Rouge (4 de 4) », publié le 16 novembre 2013 sur www.alterpresse.org, consulté le 6 juillet 2017

[13] Rayford Logan, The Diplomatic Relations of the United States with Haiti, 1776-1891, Kraus Reprint, 1941, p. 126

[14] J. J. Dessalines to Thomas Jefferson, June 23, 1803, in French. -06-23, 1803. Manuscript/Mixed Material. Retrieved from the Library of Congress, https://www.loc.gov/item/mtjbib012521/. (Accessed January 30, 2018.)

[15] Benoit Joachim, Commerce et décolonisation, L’expérience franco-haïtienne au XIXe siècle, Annales, Paris, volume 27, numéro 6, 1972, p, 1508

[16] Tim Matthewson, Jefferson and the Nonrecognition of Haiti, Proceedings of the American Philosophical Society, Vol. 140, No. 1, March 1996, p. 24.

[17] En 1800, le traité secret de San Ildefonso avait prévu que soient échangés La Nouvelle-Orléans et la Louisiane occidentale contre le duché de Parme.

[18] Paul Lachance, « Repercussions of the Haitian Revolution in Louisiana », in David P. Geggus, The impact of the Haitian revolution in the Atlantic World, op. cit. p. 209

[19] Tim Matthewson, Jefferson and the Nonrecognition of Haïti, Op.Cit., p. 28.

[20] Lettre reproduite dans Simon Bolivar, Victor-Emmanuel Roberto Wilson, Librinova, 2016

[21] Alin Louis Hall, La Péninsule Républicaine, Collection Estafette, Imprimerie Brutus, Port-au-Prince, 2014, pp.371-392

[22] Ibid.

[23] Ibid.

[24] Henri Louis Ducoudray Holstein, Memoirs of Simon Bolivar and of His Principal Generals, Ex-Chief of the President Libertador, Professor of Moderns Languages at the Geneva College of New York, originally published in London, 1830.

[25] Alin Louis Hall, La Péninsule Républicaine, op.cit., pp.371-392

[26] Ibid.

[27] « Gual à Revenga (Bogotá, 21/07/1824) », in Memorias del General O'Leary, vol. XXII, Caracas, Imprenta de "El Monitor", 1883, p.407.

[28] Stephen Meardon, "The (Far) Backstory of the U.S.-Colombia Free Trade Agreement" (2013), Economics Department Working Paper Series. Paper 5. http://digitalcommons.bowdoin.edu/econpapers/5

[29] Greg Dunkel, « U.S. embargoes against Haiti -- from 1806 to 2003 », in Haiti A slave revolution 200 years after 1804, ed. Ramsey Clark, et al. (New York: NY, International Action Center: 1994), http://iacenter.org/haiti/embargoes.htm

[30] Y. Benot, La Démence coloniale sous Napoléon, La Découverte, Paris, 1992. p.123